Family Games - Forewords

February 18, 2015

 

 

J'entendis la fermière parler à son coq. Elle avait des mots aimables et des accents de prêtre pendant que d'une main rosée fut cisaillé le cou du volatile. Tant qu'il y eut du sang il y eut des paroles, mais plus un mot sur le tabouret à l'instant de la plumaison... Servir une oie, offrir un alcool ou une cigarette... Nous avons de bonnes manières avant le plaisir et de tous les plaisirs le plus remuant c'est le meurtre pour la bonne cause.


Ainsi fait le déluge, noyant les hommes comme des chats, débarrassant la Terre de ses immondices et de ses mauvaises habitudes... Lorsqu'on fait table rase du passé, tout ne rentre pas dans les poubelles à la même vitesse... C'est bien pour ça que le siècle fut difficile aux monarques avant d'être insupportable aux gazés... Il pleut des victimes depuis cent ans, celles dont parlent les gazettes et celles dont tout le monde se moque. Il y en a une qui m'intrigue depuis longtemps, la famille.
Pour des raisons qui ne vous regardent pas je naquis à l'irrégulière et fus enfant de l'Amour. Mais l'amour en famille n'est pas une mince affaire et je pris du temps pour éviter de tourner en rond dans ce tourbillon de sentiments et d'arrières pensées, car l'amour a besoin de preuves et je fus déclaré preuve d'amour, à défaut de hasard... Je ne saurai jamais si le hasard fait les choses mieux que l'amour, mais auréolé de singularité, je suis resté singulier c'est à dire plus confiant dans le hasard que dans la tendresse... Je ne suis pas inquiet de voir tomber la "Famille", c'est une vieille armure qui en a vu d'autres. Les trois-quarts des français travaillaient en famille il y a cent ans. On y apprenait la vie, les outils, le bois, le fer, la pierre, le cuir, les bêtes, l'argent, le sexe et la prière... Tout charbonnier fut empereur en son royaume, comme tout seigneur et comme le boulanger chez la boulangère... votre mère perdait les eaux dans le lit ou votre arrière grand-père avait perdu la tête... Quelques riches s'offraient le luxe d'une chambre, les autres nichaient ensemble dans une pièce commune aux passions et aux soupes. Les princes n'étaient point si différents et les contes de fées valaient à Versailles comme dans les moulins... Il y avait peu de solitude dans les familles, car on y passait les nuits et les jours sous l'oeil de la parentèle et sous l'autorité du père. On avait son territoire dans son prénom et mieux encore derrière ses yeux fermés juste avant le sommeil.
 

Une armée de légistes, de psy, d'éducateurs, d'enseignants, de téléviseurs et de tire-bouchons s'est engouffrée sous le manteau des pères... Personne ne commande plus à personne puisque tout le monde "existe" et défend son "identité", que le fric est à tout le monde, qu'on travaille à l'extérieur, qu'on étudie loin de chez soi, qu'on se lance en amour avec pilule, capote et antibiotiques sous la protection d'une assistante sociale et de conseillers familliaux... Qu'on est majeur ou mineur selon la dépense ou la recette... on est "sociabilisé" à la maternelle, éduqué par des pédagos et sur les écrans... On vient de créer une chaîne de télé pour les 0 à 6 mois... tout enfant a sa chambre, un ordinateur, un père, une mère... Un sur trois dispose de deux chambres, de deux ordinateurs, d'un père, d'un beau-père, d'une mère, d'une belle-mère... Dans cette société d'abondance la famille n'est plus qu'une pénurie d'autrefois. Ne restent dans les chaumières que complexes d'Oedipe, névroses, psychoses et autres joyeusetés de la vie ensemble... C'est à dire le linge sale du désamour et de la poisse. Quelques créatifs se lancent dans l'homoparentalité pour mieux se pencher sur les berceaux de leurs désirs... Mais ce sont là de bien timides nouveautés... quand on sait de quels ravages sont capables les cours de la Bourse...
Le maintien des égoïstes et des inconstants n'est pas facile. La famille quand elle portait le monde sur ses épaules était un lieu de travail et d'organisation de la survie. On lui mit des fleurs aux fenêtres, du rose sur les joues et des mystères dans l' entrejambe pour tenir le coup. On y remplit la cave et l'armoire pour les grandes occasions....Il fallait pour le moral avoir le nez des ancêtres et celui de sa mère... les secrets étaient mieux gardés sur des oreillers qu'on avait rempli soi-même... Pour ce qui est du vaste monde et du plaisir de s'y promener, mieux valait être marin, moine, poète ou soldat. Faire des enfants ou des livres, on en serait encore là si, depuis que la Terre chauffe, que crèvent les bêtes et se terminent les forêts , on n'attendait pas le déluge pour échouer sur des îles désertes et tout reprendre à zéro.
 
L'Amour est un maître-chanteur qui ne tourne pas autour du pot. Puisqu'il faut payer de sa personne quand on veut de l'entourage, autant se multiplier en excellente compagnie. C'est une affaire de nez, donc de phéromones... puis une affaire de mémoire car nos ancêtres ne nous quittent pas, nous préparent le terrain de la plante des pieds aux oreilles, nous font pencher à gauche ou a droite et nous aiguisent l'appétit à leur manière... La ressemblance appelle la ressemblance... il y a des trous de serrure qui ouvrent sur des jardins et d'autres sur le placard de Barbe-Bleue... Quand on connait sa lignée il est plus facile de voir celle d'en face et de la rejoindre pour tailler la route. Les sexes y rajoutent des fleurs et quelques parfums mais en fait de bonne direction ils ne changent pas grand chose... Quand vous serez passé du singulier au pluriel, vous devrez vous multiplier encore pour donner à chacun ce qu'il réclame et ce qu'il ne réclame pas en prévision des intempéries. A vous de vous arranger pour disposer de deux têtes , de quatre bras et de quatre jambes le temps qu'il faudra. Vos ancêtres ne vous ont pas tout dit, l'Homme est à rempoter à chaque génération, car il perd des couleurs et dégénère en quelques saisons.
Porter ses ancêtres sur ses épaules , tenir d'une main et de la voix ses chères têtes blondes, confier ses joies et garder ses peines en marchant, payer son dû à l'espèce, au temps et au hasard telles sont les règles de la transmission des gènes. Les plus chanceux y gagnent suffisamment de fatigues pour que la mort soit enfin l'occasion de dormir et de s'occuper de soi.... Les faibles passent la main aux charognards, aux paradis artificiels, aux cannibales ... On dit que dans un proche avenir les gènes seront en vente libre, précieux comme du caviar sur la tartine sociale et qu'enfin nous rendrons la vie supportable... et le bonheur à la portée de tous. On peut jouer aux osselets avec la génétique, arrondir les fesses de magistrats, rosir les têtons de centenaires et remonter le nombril du monde .... Pour le moment nous ne sommes que les descendants des femmes et des hommes qui eurent six enfants vers l'an mil.

Milou Texte d'introduction de l'Ouvrage "Family Games" - 2008 et dessins Sophie Ducruet pour Males Posing

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